Langues & cultures
Un mot peut-il être intraduisible ?
Saudade, dépaysement, hygge : on les dit intraduisibles. Ce qu’ils nous apprennent surtout, c’est ce que traduire veut dire.
Chaque année, une nouvelle liste circule : les mots intraduisibles du monde entier, présentés comme des trésors que nos langues seraient incapables de dire. Le portugais aurait saudade, le danois hygge, le français dépaysement. La liste est belle, et elle repose sur un malentendu.
Le mythe du mot impossible
Un mot sans équivalent exact n’est pas un mot intraduisible. C’est un mot qui ne se traduit pas par un seul mot. La nuance est importante : la traduction ne travaille pas de dictionnaire à dictionnaire, elle travaille de texte à texte. Ce qui compte n’est pas de trouver le mot jumeau, mais de produire chez le lecteur la même compréhension, la même émotion.
Prenez le français dépaysement. Il dit à la fois l’éloignement, l’étrangeté et, souvent, le plaisir qu’on en tire. L’anglais n’a pas de mot unique pour tout cela. Mais selon la phrase, il peut parler de a change of scene, d’un sentiment d’étrangeté, ou du plaisir d’être loin de chez soi. Le sens passe ; il change seulement de forme.
« On ne traduit pas des mots. On traduit ce qu’ils font dans une phrase. »
Trois mots, trois solutions
Saudade
La nostalgie, la mélancolie, le manque d’une personne ou d’un lieu, et cette douceur qui accompagne le manque. En français, « nostalgie » en dit une partie, « manque » une autre. Dans une chanson, on gardera parfois le mot portugais, précisément parce qu’il porte une couleur que le public reconnaît. Dans un roman, une périphrase bien placée fera mieux qu’un mot isolé.
Hygge
Une atmosphère douce et chaleureuse, le plaisir simple d’être bien ensemble. Le mot est entré tel quel dans plusieurs langues, porté par une mode. Le traduire par « confort » l’appauvrit ; le garder sans explication peut perdre le lecteur. La solution dépend du public : qui lit, et que sait-il déjà ?
Dépaysement
Dans un guide de voyage, l’anglais dira volontiers a complete change of scene. Dans un texte littéraire, il faudra peut-être reconstruire toute la phrase pour que l’étrangeté et le plaisir arrivent ensemble. Même mot, deux traductions, toutes deux justes.
La vraie question
Au fond, aucun mot n’est intraduisible ; certains demandent seulement plus de travail. La vraie question n’est pas « existe-t-il un équivalent ? », mais « que doit ressentir le lecteur ? ». C’est là que la traduction devient un métier de choix, et non de correspondances.
C’est aussi là que les outils montrent leurs limites. Une machine propose un équivalent probable ; elle ne sait pas que ce texte-là s’adresse à des enfants, que cette chanson sera chantée, que ce mot est le titre d’une exposition. Elle ne pose pas la question. La traductrice, si.
Le prochain article de la rubrique partira de l’autre côté de l’Atlantique : même langue, pas toujours les mêmes mots